Albane, aka Enabla, une femme engagée au service des autres

par | 15 mars 2021 | 2 commentaires

Albane Thommeret, plus connue sous son pseudo d’enabla s’est engagée contre les violences conjugales. Bien que l’idée d’arrêter le blogging lui a déjà traversé l’esprit, l’étroite relation qu’elle développe avec sa communauté a toujours été une source de motivation pour continuer.

Tu as déjà un long parcours autour du blogging et du vlogging avec tes vidéos sur Youtube. Qu’est-ce qui t’a poussé à démarrer cette aventure ?

Même s’il y avait déjà quelques premières tentatives autour des Skyblogs, on va dire que tout a commencé en novembre 2012, à mes 18 ans. J’étais à la fac, je visais une licence en allemand autour de l’économie européenne. Le sujet est si pointu qu’on était 5 personnes dans la promo. Pour être exacte, quand j’allais en cours, on était 6 dans la salle de classe, prof et moi compris. Je me sentais un peu seule. Je regardais pas mal de vidéos sur Youtube, notamment EnjoyPhenix qui était déjà là ! Je trouvais génial cette dynamique qui amenait à avoir plein d’amies, même si c’était par écran interposé, qui répondaient à ses questions ou commentaient ses vidéos. J’ai eu envie, moi aussi, de rencontrer des gens et me sentir au contact d’autres personnes grâce à Youtube.

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Tu as commencé comment ? Avec des avis ou des tutoriels sur la beauté, la mode… ?

Au début, je parlais de beauté, mais sans vraie compétence, je ne me sentais pas qualifiée pour donner des conseils sur telle façon précise d’utiliser les produits de beauté. Par contre, les gens se sont vite intéressés à ma personne, à ma façon de dire les choses. Beaucoup m’ont fait des compliments, c’était très plaisant. Une vraie relation s’est alors créée avec ce qui allait devenir ma communauté. Le rythme était soutenu ; je faisais 3 vidéos par semaine sur Youtube, autour de la beauté, du lifetsyle ou de la mode. Au point d’arriver à 10.000 abonnés au premier anniversaire de ma chaîne, ce qui était énorme pour l’époque. Cela a duré un temps. Par la suite, j’ai eu une relation tumultueuse avec les réseaux sociaux.

Comment ça ? Quelque chose s’est passé au point de prendre une autre direction ?

En 2016, je suis passée par une période compliquée. Une relation toxique m’a amené à passer des moments très difficiles, au point de faire un passage en hôpital psychiatrique. J’en ai peu parlé sur le moment. J’ai fermé ma chaîne, hésité à tout arrêter, puis j’ai créé une autre chaîne. Comme une envie de démarrer une nouvelle vie. Ce n’est qu’au début de l’année suivante que j’ai expliqué ce qui s’était passé à ma communauté.

J’ai raconté ce que j’avais vécu : des violences conjugales et sexuelles. J’en ai parlé, car j’avais besoin de me libérer. C’était une façon de créer de la distance avec la personne qui m’a fait souffrir. Une façon de me protéger. Quand j’en ai parlé sur mon blog Enabla.fr, l’article a fait plus de 15.000 visites dans la journée. J’ai reçu des centaines de messages de personnes qui ont vécu des choses similaires. J’ai senti un tournant. Je me suis dit « il faut qu’on en parle, ça peut sauver d’autres personnes et leur éviter de souffrir comme j’ai souffert ».

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Ta démarche a libéré la parole parmi les femmes qui te suivaient ?

Oui. Et ça a contribué à en aider. En mars 2020, pendant le premier confinement, une de mes abonnées habitant à Lyon m’a contactée en privé. Complètement en panique. Elle était cloitrée chez elle avec un homme violent qui l’empêchait de sortir. Elle ne savait pas à qui demander de l’aide. Comme je vis à Angers, c’était difficile de l’aider sur place. Elle avait lancé une cagnotte Leetchi pour obtenir une aide financière qui lui permette de partir. J’ai d’abord hésité à partager cette cagnotte, parce que l’argent n’est pas le vrai sujet. J’en ai tout de même parlé en story, en mettant le lien vers la cagnotte. J’avais envie que la communauté apporte une véritable aide, bien plus qu’un soutien financier. Alors j’ai lancé un appel pour l’aider en urgence. J’ai posté à 19h… et à 22h cette personne était relogée. Entre temps, plusieurs associations sont entrées en contact avec moi. Tout ça a été un épisode compliqué, qui a réveillé des souvenirs. Mais j’ai eu la fierté d’aider d’autres femmes.

Des médias comme Ouest France ou M6 en ont entendu parler, si bien que des journalistes sont venus chez moi pour faire un reportage sur cette initiative. Un soir, le passage d’une quarantaine de secondes au journal télévisé a donné une visibilité énorme au sujet. J’ai reçu dans les heures qui ont suivi des centaines de messages. J’ai consacré plusieurs jours à y répondre. Ça m’a réconcilié avec l’idée d’être une influenceuse, même si je n’aime pas ce terme.

Pourquoi ? Qu’est-ce qui a changé dans ta vision de “l’influence” ?

La notion d’influenceuse ne me correspondait pas. Mais je me suis rendu compte que ma visibilité sur internet pouvait sauver la vie des gens. J’en retiens qu’on est tous capables de faire quelque chose de positif pour les autres. J’ai aidé plus d’une douzaine de femmes à se loger, en les mettant en relation avec d’autres personnes proposant d’héberger pour quelques nuits. Depuis, la lutte contre les violences conjugales est devenu mon combat.

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Cela concerne beaucoup de femmes, d’après toi ?

J’ai demandé à des femmes si elles avaient déjà vécu une agression sexuelle ou un viol. Plus de 500 personnes m’ont dit en avoir déjà vécu. Ça m’a déchiré le cœur. Je me suis rendue compte que trop de femmes se sentaient coupables, beaucoup acceptaient même les choses et n’osaient pas en parler.

Pour autant, ce type d’action louable est bénévole, ce n’est pas une source de revenus. Comment ton activité en ligne te permet de financer ton quotidien, tes projets ?

J’ai commencé à vivre à 100% de mon activité en ligne en mai 2018. J’ai lâché mon job de community manager, à l’époque au service d’une influenceuse sur Paris. J’ai refusé le CDI qu’elle me proposait pour développer mon activité.

Et ce sont les partenariats qui te permettent de gagner de l’argent ?

Oui. Des placements de produits. Quand j’ai commencé, j’avais environ 20.000 abonnés. Je vivais à Paris avec un loyer assez cher, mais mes revenus me suffisaient. Je gagnais en moyenne 1500 euros net par mois. J’adorais ce que je faisais, je n’avais pas l’impression de bosser… sauf quand il fallait faire de l’administratif et se plonger dans les factures (rires).

Mais trop peu de monde a conscience de la pression que ce modèle fait peser sur les épaules des influenceurs, de la part des agences, des annonceurs. On reçoit des dizaines de mails de propositions commerciales, certes, mais ça s’accompagne d’une pression pénible sur les statistiques. Quel est ton nombre de likes, d’abonnés, l’engagement de ton public, etc.

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Il y a des aspects négatifs liés à cette visibilité ?

En 2020, mon nombre d’abonnés stagnait. Je faisais un peu moins de vues en stories. Je ressentais une pression insupportable quand une marque me demandait de lui envoyer des captures d’écran. C’est bête, mais j’avais l’impression de ne jamais être à la hauteur. Et j’en avais assez qu’en soirée, tout le monde ne s’intéressait plus qu’à cette notoriété ou aux enjeux liés à l’argent. Quand personne ne te connait, tu parles de sujets banals et tu n’es pas jugée. Dès que quelqu’un explique « Ah, t’es enabla », les gens ne parlent plus de manière normale. S’enchaînent alors les questions sur le business, les influenceuses, etc… Bref, entre la pression des annonceurs et ce tabou de l’argent, j’en avais assez. J’étais sur le point de tout arrêter définitivement.

Et tu as bien failli tout stopper ?

J’avais besoin d’un changement, alors j’ai fermé mon compte Instagram, malgré ses 37.000 followers. J’ai mis de côté mon site enabla.fr. Je n’ai pas tout abandonné pour autant. J’avais toujours cette envie de partager, d’être au contact d’une communauté, c’est ce qui me fait vibrer !

J’avais besoin d’un changement, alors j’ai fermé mon compte Instagram, malgré ses 37.000 followers.

Alors j’ai créé un nouveau compte Instagram. Certes, j’ai perdu 70% des gens qui me suivaient. Mais sur 3000 abonnés, je fais 2000 vues sur mes posts, et l’engagement des commentateurs est assez exceptionnel. J’ai dans ma communauté des gens impliqués, avec qui une vraie relation s’est créée. Le fait de ne plus m’imposer de pression sur les statistiques, les vues et les likes a été une libération.

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Tu prends position sur des sujets de société… Comment arrives-tu à jongler entre ce combat d’émancipation et le côté ‘girly’ ?

Je suis simplement moi-même : Albane ! Je suis autant capable de flâner en jogging, traîner dans mon canapé sans chercher à me faire belle, que de me maquiller le lendemain en passant une heure dans la salle de bains. Le contraste fait partie de la vie. J’aime être grande gueule. Je suis entière. On peut être blogueuse beauté, féministe engagée, faire du tutorial makeup et parler beauté ou de sujets plus futiles, puis le jour d’après lancer un débat sérieux. On a tous le droit d’exister comme on est. On ne peut pas ranger les humains dans des cases.

Quelques mots sur Didier Castelnau
Didier est un ancien journaliste et éditeur web. Il est "serial-entrepreneur" et accompagne des porteurs de projet et des entrepreneurs dans leur visibilité sur internet.

2 Commentaires

  1. Coralie

    Albane est vraiment une personne que j’adore suivre au quotidien. Merci pour cette interview qui montre à quel point elle est géniale !

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  2. Didier

    Carrément. Beaucoup d’humanité chez elle.

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